pensée juive
Pensée juive
Le judaïsme a valorisé la réflexion dès ses débuts et mis l’étude au centre du judaïsme, la posant même parfois comme valeur suprême, la mettant à l’égal des autres obligations et commandements. Le rabbin est d’abord et avant tout celui qui connaît la Loi pour l’avoir étudiée, c’est un maître d’après la racine hébraïque du mot. Son autorité lui vient de son érudition et de sa sagesse. La tentation est grande de vouloir assimiler pensée juive et philosophie juive. Il s’agit de deux domaines différents, qui se recoupent mais ne se recouvrent pas. La pensée juive déborde la philosophie juive, par les sujets abordés, mais surtout par la méthode adoptée.
La pensée juive a subi de nombreuses évolutions depuis la naissance du judaïsme, comme toute pensée vivante. Elle n’est pas exclusivement celle de la bible hébraïque. La bible est partagée avec les religions chrétienne et islamique, la lecture du texte et son utilisation est propre à chacune d’elles. A ce titre, le judaïsme se définit par sa lecture du texte, la manière de l’aborder et de le penser, de l’appliquer et de le traduire dans le quotidien. Il est possible de dégager des sortes d’invariants de la pensée juive qui ont structuré la culture vivante des différentes générations dans les différents domaines de la vie juive.
Au-delà de ces invariants et derrière une apparents unité, une myriade de courants, pensées et écoles se multiplient au cours de l’histoire, reprenant et réutilisant des concepts et formes empruntées aux cultures au sein desquels les juifs ont habité. Il devient ainsi possible de différencier la pensée séfarade (des juifs ayant vécu historiquement en milieu majoritairement musulman) d’un judaïsme ashkénaze (des juifs ayant vécu en milieu chrétien) et au sein de ces deux grandes tendances, il faudrait différencier les juifs de milieu catholique, de milieu protestant etc… Les interactions sont multiples. Il semble par exemple que l’aristotélisme médiéval soit parti du monde musulman, et ses commentaires d’Aristote, pour être ensuite repris par les juifs séfarades qui connaissaient l’arabe, pour être repris ensuite dans le monde chrétien.
Les constantes de la pensée juive :
a-La prééminence de la responsabilité sur la croyance : La foi juive relève davantage du registre contractuel que du domaine de la véracité attribuée à une représentation ou à un récit. Dieu a passé un contrat avec le peuple juif au Sinaï, chacune des parties a des obligations et un intérêt à la bonne fin dudit contrat. Le peuple juif en attend son accomplissement et son bonheur, Dieu compte sur le juif pour l’aider à achever sa création. Ainsi, la question de la croyance juive n’est pas fondamentale. Le rite synagogal comprend 13 articles de foi de Maïmonide qui affirment un certain nombre de croyances comme la non corporalité de Dieu, la résurrection des morts ou la venue du Messie. Ces articles de foi furent l’objet de violentes polémiques au sein du monde juif. Les rabbins tentent en effet de définir le judaïsme comme un système de commandements et de lois et non pas comme un système intellectuel de croyances. La question de la croyance a pris de fait une place au cours de l’histoire, mais de nombreux juifs refusent de se définir par rapport à telle ou telle croyance pour se focaliser sur le rattachement à un système légal (la Halakha), une culture et une littérature, fondée elle-même sur une lecture ouverte de la Bible et des textes rabbiniques. S’il est une profession de foi typiquement juive, il s’agit de l’obligation d’énoncer quotidiennement la prière connue sous le nom d’ « Ecoute Israël ». Or cette profession de foi ne fait pas une seule fois référence à une croyance si ce n’est à l’unicité de Dieu, l’engagement à le considérer comme maître. Le reste du texte affirme la responsabilité de chaque juif et juive à aimer Dieu et à inscrire sa parole dans le quotidien. Le juif est avant tout responsable de garder la parole divine et la transmettre à ses enfants. L’un des aspects les plus paradoxaux de la place de la responsabilité tient à la conviction juive de la responsabilité entre les générations d’une part, mais également entre les membres de la communauté d’Israël à un moment donné de l’histoire. Cette double dimension de la responsabilité collective : synchronique et diachronique, se trouve dans le Talmud et la littérature rabbinique ultérieure. Responsabilité intergénérationnelle : la Bible est contradictoire sur ce point, puisque elle affirme d’une part : « les enfants ne mourront pas à cause des pères. » et d’autre part : « Il sanctionne la faute des pères sur les enfants. » Néanmoins, la question devint vite, dans quelle mesure et jusqu’à quelle génération les actes des ancêtres a-t-il des répercussions sur les générations ultérieures ? et cela, tant en ce qui concerne les fautes que les mérites. Une conception radicale et extrême est exprimée dans le Talmud. Plus souvent, les opinions sont plus modérées, considérant qu’il y a des conséquences, mais pas à l’infini.
Responsabilité intra-communautaire : pour la tradition juive, il existe une responsabilité collective. La faute de certains entraîne le malheur de tous. Cette vision n’est pas contradictoire avec celle de l’autonomie ou de la responsabilité individuelle. Elle ne fait que la compléter et se surajoute. Le groupe social possède une identité et une responsabilité propre indépendante, quoique fortement liée à celles de chacun de ses membres. Ainsi, une polémique a opposé certains milieux religieux à la grande majorité des juifs lorsque ces religieux ont affirmé que la Shoah et la destruction du peuple juif durant la 2e guerre mondiale était un châtiment divin à l’assimilation croissante des juifs d’Europe de l’Ouest. Ce type d’affirmation, choquante au plus haut point pour la quasi-totalité des survivants et leurs descendants, se fonde d’une certaine manière dans ce principe étendu de responsabilité.
b- La foi juive comme confiance : La foi juive doit d’abord s’entendre dans le sens de la confiance dans la justice et l’amour divin. Avoir foi en Dieu signifie avoir confiance en Sa parole et en particulier en la possibilité de transformer le monde et le rendre meilleur, qu’il s’agisse de la venue du Roi Messie qui restaurera la royauté de David en terre d’Israël pour les juifs les plus religieux, ou simplement d’améliorer la condition des êtres humains quels qu’ils soient. C’est ainsi que de nombreux juifs américains se sont engagés aux côtés des Noirs américains dans les années 1960 pour qu’ils obtiennent l’égalité des droits civiques. Il y a un optimisme fondamentalement juif que le monde tel qu’il est n’est pas tel qu’il devrait être et qu’il faut avoir confiance dans son amélioration. Cette idée se retrouve dans toute la Bible et dans la pensée rabbinique jusqu’aux courants modernes.
c- L’orthopraxie plutôt que l’orthodoxie : La tradition littéraire juive, qu’il s’agisse du Talmud ou de l’ensemble de la littérature rabbinique, n’a pas mis l’accent sur l’orthodoxie, à l’exception de la notion de monothéisme et d’adhésion à la loi orale, posée comme dérivant du texte biblique. Le judaïsme n’a jamais voulu mettre l’accent ni se définir par un contenu intellectuel positif, auquel il faudrait adhérer. La seule profession de foi du judaïsme reste la prière quotidienne « Ecoute Israël ». En revanche la question de l’orthopraxie, c’est-à-dire de la pratique correcte de la halakha, est déterminante pour le judaïsme, et les débats ont toujours extrêmement âpres sur ce qu’il convient de faire ou pas dans telle ou telle circonstance. C’est l’adhésion à la Loi juive qui fait le judaïsme, même si le contenu de la loi n’est jamais fixé universellement ni définitivement. Il importe d’accomplir les rites, et s’inscrire dans la tradition juive, et rabbinique, même si cette loi est contradictoire de la lettre biblique. Ainsi la fameuse « loi du Talion » présente dans la Bible (« vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent ! Celui qui cause lésion à un homme, on la lui causera ») qui prouverait l’inhumanité de la loi juive, n’a jamais été interprétée conformément à la lettre du texte biblique. Les versets ont été analysés dans le Talmud comme la nécessité de réparer le dommage en évaluant sa valeur : celle d’un œil ou d’une dent , selon la situation de celui qui l’a subie (un œil pour un borgne n’a pas la même valeur que pour celui qui voit des deux yeux), mais jamais comme l’injonction d’infliger un dommage équivalent au dommage subi en compensation. Ce faisant, les rabbins du Talmud considèrent donner une lecture parfaitement conforme au texte biblique, alors même qu’elle va à l’encontre de son sens immédiat. L’idée reste malgré tout qu’il n’est pas gênant, bien au contraire, que des avis divergents, voire contradictoires coexistent. En effet, la pensée juive considère que la vérité ultime, celle de Dieu, ne peut qu’être approchée et pas atteinte. Les avis divergents contiennent tous une part de vérité, et approchent, par des voies différentes, la vérité ultime, le divin. La question de l’action juste, droite et bonne est plus importante que la pensée juste, droite et unique. En fin de compte, les actions priment sur les pensées, les doxas ou opinions.
d- Une histoire à achever : Pour les juifs le Messie n’est pas encore venu, et par conséquent, les temps messianiques, annoncés par les prophètes sont espérés et situés dans le futur. L’histoire est par conséquent à achever. La création a un début, une fin annoncée dont la date n’est pas connue malgré les annonces tout au long de l’histoire juive. Si l’histoire est à achever, il en est de la responsabilité de Dieu et de l’homme. Dieu et l’être humain sont des partenaires, chacun ayant une part du contrat à réaliser. En particulier, la tradition juive a toujours considéré que l’élection du peuple juif signifiait une très lourde responsabilité vis-à-vis de Dieu dans l’engagement à permettre l’avènement des temps messianiques. Il ne s’agit aucunement d’un privilège et de droits supplémentaires comparativement aux autres nations du monde. Au sein de cette économie , les juifs considèrent qu’ils ont une place particulière, comme étant ceux qui ont accepté le « joug des cieux » pour reprendre l’expression traditionnelle juive qui désigne là la contrainte de la loi juive et de ses obligations. Cette vision dynamique de l’histoire peut être analysée au moyen des concepts de la systémie du 20e siècle. La création en tant que ssystème vise à un état stable : les temps messianiques. Ce système est composé de plusieurs acteurs, Dieu, les juifs et les nations du monde. Chaque acteur influe sur le système et contribue à son équilibre ou son déséquilibre, mais aucun n’a les moyens à lui seul de faire advenir les temps messianiques et d’achever l’histoire. Ces thèmes furent extrêmement développés dans la mystique juive, la kabbale et en particulier dans la théorie de la brisure des vases. Dans cette théorie, la lumière de la création a été dispersée lors de la désobéissance d’Adam et Eve qui mangèrent du fruit défendu. Cette lumière est éparpillée dans le monde et le juif a pour tâche de collecter cette lumière, afin de permettre l’achèvement de l’histoire.
e- La valeur de la tradition : dans la pensée juive, la tradition a une valeur fondamentale. Le changement doit pouvoir s’inscrire dans une tradition pour être validé. Ainsi les pharisiens, les premiers rabbins, ont interprété le texte biblique et ont introduit des changements radicaux tout en affirmant la continuité avec la parole divine reçue au Sinaï. La pensée juive pose qu’il y a eu une proximité très proche avec Dieu durant l’histoire biblique, et en particulier pour Moïse. Cette proximité donne sa valeur à la tradition. Il y a perpétuellement dans la pensée juive un aller- retour entre le renouveau, le changement parfois radical et la référence constante à l’histoire, les générations précédentes et la continuité.