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Publié le par marie m

Les croisades : l’Orient face à l’Occident

1-A l’aube des croisades

1-L’Europe avance à marche forcée : si les historiens ont longtemps parlé de « mutation » à propos de l’an 1000, ils mettent désormais en exergue les bouleversements politiques, économiques et religieux, résultant de phénomènes antérieurs, qui ont favorisé les Croisades. La dislocation de l’Empire carolingien, la montée en puissance de l’Eglise, l’émergence du système politique seigneurial sont parmi les éléments déclencheurs du mouvement des soldats de Dieu vers la Terre sainte. Désormais dotée d’un pouvoir central qui transcende les autorités locales, l’Eglise fait émerger un espace civilisationnel unique : la chrétienté, une notion fondamentale à l’heure de l’appel de la croisade.

2-L’Orient, terre de divisions : à la veille des croisades, l’Empire abbasside qui connut son apogée au 9e siècle a depuis longtemps entamé un fléchissement politique. Les divisions religieuses inhérentes à l’Islam depuis la mort de Mahomet, sont au premier rang des forces qui minent le califat. Sunnites et Chiites sont irrémédiablement divisés sur la question de la direction de la communauté des croyants. La proclamation de nouveaux califats au début du 10e siècle, à Cordoue et au Caire met fin de façon irrévocable à la fiction d’une  « maison de l’Islam » unie sous la direction du seul calife de Bagdad. Ainsi, avant l’arrivée des croisés, chaque ville, chaque région semble répondre d’un maître différent.

3-Jérusalem, ville de pierres et de rêves : Jérusalem est au cœur des Croisades. Elle aimante chevaliers et miséreux d’Occident qui se mettent en route pour répondre à l’appel en 1095 d’Urbain 2. Du côté des musulmans, la ville dégage la même force émotionnelle et fédératrice : c’est en mettant Jérusalem au centre de sa reconquête que Saladin parvient à unifier son camp. Pour les Juifs, Jérusalem est la ville choisie par David au 10e siècle avant J-C pour être la capitale du royaume d’Israël. Au 11e siècle, la ville rassemble un grand nombre de communautés : quartier arménien, grec, juif, musulman. Le christianisme oriental se montre d’une grande diversité : melkites, jacobites, coptes. Mais pour comprendre pourquoi le pèlerinage à Jérusalem se change en croisade armée, il faut tourner le regard vers l’Occident et non vers l’Orient : la multiplication des pèlerinages au 11e siècle avait permis à beaucoup de voir la Jérusalem terrestre, ils en ont parlé et ont excité la curiosité de leurs auditeurs. La chevalerie occidentale était prête à recevoir le message. De plus, il faut souligner la prégnance d’une ambiance millénariste : il n’y a rien de plus urgent que d’aller à Jérusalem, sur les lieux où le Christ était mort, et à l’endroit où il reviendrait pour triompher des forces du mal.

4-Constantinople, l’appel à Rome : des divergences théologiques ont toujours distingué les Eglises de Rome et de Constantinople, laquelle rassemble autour d’elle les patriarcats d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem. Mais les communautés chrétiennes d’Orient connaissent aussi d’importantes diversions. On s’oppose autour de la définition de la nature du Christ. Ces controverses débordent souvent leur contenu religieux, manifestant les conflits sociaux et politiques dans l’Empire byzantin. A la veille des Croisades, les chrétiens majoritaires en Anatolie et en Arménie, sont à égalité avec les musulmans en Syrie. Leur nombre est conséquent au Nord de l’Irak et en Egypte rurale et leurs élites urbaines sont au service de l’administration musulmane.

 

2-Le choc des armes

1-Combattre derrière le Christ : l’appel lancé par le pape Urbain 2 en 1095 exprime un changement radical dans la doctrine chrétienne. La guerre, devenue un mal nécessaire, les chevaliers vont mettre leurs armes au service de l’Eglise romaine. Cet appel exprime la puissance acquise par le Saint Siège, tout au long du 11e siècle et cristallise un instant décisif dans l’histoire des relations tumultueuses entre Chrétienté occidentale et sa sœur orientale.

2-Les croisades, épopée latine en Orient : en 1095, c’est un pèlerinage armé qui conduit les Latins à se tailler un royaume d’Orient. Pendant deux siècles, ils vont tantôt faire parler les armes, tantôt nouer d’habiles alliances avec les musulmans. L’historiographie distingue huit croisades, qui correspondent aux huit expéditions les plus importantes en Terre sainte. Mais d’autres, plus modestes, eurent lieu, sous l’impulsion d’un seigneur, d’un évêque ou d’une ville.

Première croisade : 1095-1099(Godefroi de Bouillon) : création des Etats latins d’Orient, avec pour objectif de reconquérir les Lieux saints et libérer Jérusalem. Jérusalem tombe en 1099, improbable victoire, qui doit beaucoup au morcellement du monde musulman et à son incompréhension du phénomène de la croisade. Baudoin 1e, premier roi de Jérusalem assure la cohésion entre les quatre Etats latins d’Orient, tandis qu’un « modus vivendi » s’établit avec les musulmans, vis-à-vis desquels les Francs inaugurent une politique souple et pragmatique d’alliances de circonstances, jouant sur les dissensions politico-confessionnelles de l’Islam.

Deuxième croisade : 1146-1149 : l’objectif est de reconquérir Edesse dont la chute a marqué un tournant, premier acte de la contre-croisade initiée par un Islam qui entreprend son mouvement d’unification. L’échec de la deuxième croisade est catastrophique, elle se disloque devant  Damas. L’union des musulmans est réalisée, et bientôt au profit de Saladin, qui imposera sa dynastie en Egypte et en Syrie.

Troisième croisade : 1187-1192(Richard Cœur de Lion) : avec pour objectif d’enrayer l’effondrement des Etats francs, mais Jérusalem reste aux mains des musulmans.

Quatrième croisade : 1198-1204 : avec pour objectif de conquérir l’Egypte et reprendre Jérusalem mais la croisade est déviée sur Constantinople.

Cinquième croisade : 1215-1221 : avec pour objectif de saisir des gages en Egypte pour obtenir la rétrocession de Jérusalem. D’après la théologie chrétienne, la reconquête de Jérusalem par les chrétiens doit précéder la venue de l’antéchrist et la victoire finale du Christ. Dès l’origine, la croisade est donc perçue comme le prélude à la fin des temps et à l’avènement du royaume de Dieu.

Sixième croisade : 1225-1229

Septième croisade : 1248-1254 : avec pour objectif de contrôler l’Egypte et reconquérir la Terre sainte et avec pour acteur essentiel  Louis 9 ou Saint Louis. C’est un échec militaire mais qui permet une consolidation temporaire de la Syrie franque.

Huitième croisade : 1270-1272 : avec pour acteurs Louis 9 et Edouard d’Angleterre et pour résultat une trêve précaire, suivie de la disparition des derniers territoires francs d’Orient.

 

3- Au royaume latin du Levant : venus pour libérer la Terre sainte, les croisés s’octroient au passage un comté, un royaume. Une monarchie féodale se met en place. L’autorité centrale, incarnée par le roi de Jérusalem, partage le pouvoir avec les seigneurs qui gouvernent des fiefs, des comtés ou des principautés. Dans les campagnes, les Francs font main basse sur les grandes propriétés aux mains de seigneurs arabes ou d’établissements religieux .Les communautés musulmanes demeurent dirigées par des raïs. Ces chefs politiques et religieux représentent les villages auprès des autorités conquérantes et perçoivent pour elles des droits seigneuriaux. Pendant 2 siècles, les Etats Latins sont l’avant-poste idéal pour le commerce. Ils sont également lieux de transit pour les marchandises venues par caravanes d’Asie centrale, des Indes ou d’Extrême-Orient.

4- Des moines en ordres de combat : l’Eglise avait institué le pèlerinage armé. Tuer pour la foi valait rémission des péchés. Bientôt, l’idée fait son chemin : dédier sa vie à la prière et au combat : les ordres religieux sont nés. On retrouve les Templiers dans la plupart des batailles orientales, dans les patrouilles de l’ensemble des Etats Latins. D’un siècle à l’autre, le Temple ne cesse de susciter des vocations. En effet, il permettait à la noblesse de garder son mode de vie chevaleresque et en même temps d’être pleinement au service de l’Eglise. La militarisation permet d’affirmer qu’au même titre que le Temple, l’Hôpital (les Hospitaliers) défend Jérusalem et combat pour la Terre sainte. Les ordres s’organisent entre un front dépensier et un arrière nourricier où vont s’accumuler les domaines et les biens. Que faire de cette infrastructure après la perte de la Terre sainte en 1291 ? les moines soldats reviendront à leur premier devoir : la charité.

5- Les bastions de la défense franque : points de résistance et d’attaque, les forteresses jalonnent les possessions franques au Moyen-Orient. Les Francs prennent des places fortes existantes ou en bâtissent de nouvelles. Ils importent leur mode de représentation du pouvoir : la tour maîtresse quadrangulaire, dont la vocation est essentiellement résidentielle et qui est la marque des châteaux féodaux d’Europe. En 1187, la défaite de Hattîm, qui met à bas l’armée franque, et la reconquête de Jérusalem marquent le début de la contre-croisade : les princes musulmans vont alors lancer de grandes campagnes de fortification et d’aménagement de leurs forteresses. Fin 12e, début 13, il n’est plus question de coloniser de nouveaux territoires mais de maintenir leurs positions.

6-Saladin, champion de la contre-croisade : en mettant au premier plan le jihâd, en apparaissant comme le seul combattant capable de remporter la victoire sur les Francs, Saladin réussit à unifier son camp. La dimension religieuse qui anime son action le conduit à prendre Jérusalem.

7-Sabres au clair : au cours d’une lutte de deux siècles, Chrétiens et Musulmans s’affrontent. Le domaine où excelle l’adversaire devient source d’inspiration, et chaque camp met à profit les connaissances technologiques de l’autre pour perfectionner son propre art du combat.

8-Reconquista, l’autre croisade : encouragée par la papauté, la lutte armée contre les musulmans en Occident, en particulier en Espagne, prendra des allures de croisade. Cette reconquête, symbole d’unité territoriale et religieuse, signe l’acte de naissance d’une nation. Mal connue à cette époque, la religion musulmane n’est pas perçue comme une adversaire du christianisme. Al-Andalus (Andalousie) devient un califat en 929. Cordoue rivalise avec Bagdad et Byzance. La civilisation ibéro-musulmane est en pleine apogée. Les changements survenus à partir de l’an 1000 vont modifier la nature et le sens du conflit  entre Chrétiens et Musulmans. Venus de toute l’Europe, les pèlerins convergent vers Compostelle. Ils tirent de leur voyage une foi inébranlable et un sentiment de solidarité pour leurs coreligionnaires espagnols. Ils rapportent également les connaissances héritées du monde antique par l’intermédiaire des Byzantins, puis des lettrés arabes. Mais au 12e siècle, du côté musulman comme du côté chrétien, la lutte armée prend des traits de guerre sainte. La reconquête chrétienne de l’Espagne s’achève en 1469, avec le mariage d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon. Si cette union entre rois catholiques incarne le caractère religieux de la lutte contre la présence musulmane, elle constitue également l’acte fondateur d’une nation.

3-La rencontre des cultures

1-Regards croisés : les guerres, surtout proclamées saintes, sont toujours propices à la diabolisation de l’adversaire. Mais en faisant se côtoyer prétendus infidèles et supposés païens, les Croisades ont conduit Chrétiens et Musulmans à une amorce de reconnaissance mutuelle. La création des Etats latins d’orient, à l’issue de la première croisade, amplifie les possibilités d’échange entre les deux mondes. Les musulmans qui vivent dans les Etats latins ou qui voyagent observent avec attention les Chrétiens, mais ne trouvent guère à apprendre à leur contact.

2-Les croisés en pays de connaissances : le contexte de la guerre sainte menée par des soldats peu éduqués et avides de nouveaux fiefs, n’a pas favorisé les transferts techniques entre Orient et Occident. D’autant  que les Etats latins d’Orient s’établirent pendant deux siècles loin des grands centres intellectuels arabes qu’étaient Bagdad, Damas ou Le Caire.

3- L’Europe à l’école des Arabes : dans un contexte plus large de guerre sainte, l’Espagne musulmane perd du terrain. Mais la culture qu’elle porte gagne l’Occident latin. L’Andalousie, où se côtoient musulmans, chrétiens et juifs, est un creuset favorable à la rencontre des cultures. Au 12e siècle, débute à Tolède une vaste entreprise de traduction des savoirs gréco-arabes, qui va bouleverser la pensée médiévale. La traduction ne se limite pas à créer un pont entre deux cultures. Elle met en jeu des notions plus complexes : le rapport à l’autre, les jeux de pouvoir, les manipulations idéologiques. En soutenant activement les sciences, les califes et élites de l’Empire arabo-musulman leur ont permis d’accéder à un niveau d’excellence dans de nombreux domaines. En 813-833, Bagdad, capitale de l’Empire abbasside, joue un rôle moteur : savants et érudits venus de tout le monde arabe s’y rencontrent. Ces savants, qui ont pour auteurs de chevet Aristote, Euclide, Ptolémée etc… font fructifier l’héritage des Anciens et développent une technique novatrice. Le foyer ibérique n’est pas le seul foyer de traduction, c’est un vaste mouvement. Les autres pôles sont l’Italie, la Sicile et Byzance. L’appropriation des savoirs débute dans les milieux princiers. Outre les œuvres scientifiques et philosophiques, des traductions de manuels de chasse ou de fauconnerie, de traités sur les jeux d’échecs ainsi que des textes et des séries littéraires circulent. L’intégration des nouveaux savoirs dans la pensée latine est assez profonde, dès le 13e siècle. Désormais, la vision médiévale du monde bénéficie d’un nouveau point de vue. En témoignent une flopée d’œuvres à visée encyclopédique, qui tentent de compiler les nouvelles connaissances.

4-Les sciences arabes illuminent l’Occident :

a-géographie : une floraison des cartes du monde : à partir du 12e siècle, l’Europe latine redécouvre le manuel de géographie mathématique rédigé par Ptolémée au 2e siècle. Elle accède également aux écrits d’un mathématicien et astronome arabe dont le travail a été financé par un calife et qui consistait, entre autres, à vérifier les paramètres astronomiques hérités des Grecs en vue de la réalisation d’une nouvelle carte du monde.

b-mathématiques : l’invention de l’algèbre et l’essor de la géométrie : l’Europe latine hérite des mathématiciens arabo-musulmans la numération décimale de position, l’usage du zéro et les chiffres que nous utilisons. Fibonacci publie en 1202 Le Livre de l’Abaque qui contribue à diffuser la nouvelle façon de calculer à travers l’Europe latine. Il y fait aussi découvrir au monde latin l’algèbre, une discipline développée par les mathématiciens arabes à partir du 19e siècle. Le monde latin accède aussi, via les nombreuses traductions faites sur l’arabe, aux textes fondateurs de la géométrie grecque et en particulier aux Eléments d’Euclide (3e siècle avant notre ère).

c-optique : du rayon visuel au rayon lumineux : de multiples rayons lumineux émanant des objets pénètrent dans le cristallin. L’image formée alors sur la rétine, est envoyée au cerveau via le nerf optique. La découverte, à la Renaissance, de la perspective, en découle directement.

d- astronomie :  la géométrie de l’univers : dès le 11e siècle, les Latins s’approprient des instruments de mesure en vogue en terre d’Islam, dont l’astrolabe, qui permet de déterminer la hauteur d’une étoile par-rapport à l’horizon, de calculer sa position et de connaître l’heure. Avec les tables de mouvement des astres, les astronomes découvrent la trigonométrie. A partir du 13e siècle, les astronomes musulmans ont cherché à dépasser le modèle géocentrique de l’Univers proposé par l’astronome Ptolémée au 2e siècle avant notre ère, ces sciences ayant très largement inspiré Copernic au 16e siècle.

e- la médecine entre à l’Université : au 11e siècle, la médecine est encore,  dans l’Occident latin, un art empirique, dénué de fond théorique. Mais, avec la traduction d’ouvrages arabes, elle devient une science rationnelle. L’enseignement de la médecine est fondé à la fois sur la théorie et l’observation clinique. L’Occident latin découvre, à travers les textes arabes traduits, des informations nouvelles sur le corps humain. Enfin, le développement de la médecine en Europe entraîne celui de la pharmacie.

f- chimie : le triomphe de l’expérience : c’est la découverte des procédés d’expérimentation (distillation, sublimation, coagulation etc…) et des instruments développés pour mener à bien ces expérimentations, que ce soit en chimie ou en alchimie, qui a inspiré les savants occidentaux.

g- philosophie : la redécouverte d’Aristote : chez les penseurs grecs et arabes, philosophie et science se confondent dans un savoir universel. Les savants latins s’intéressent surtout aux différentes branches de la philosophie d’Aristote. Cette pensée s’enrichit des contributions d’autres grands auteurs grecs (Platon, Théophraste…) mais aussi des commentateurs arabes d’Aristote.

 

 

 

 

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