Philosophie de l'écran

Publié le par marie m

PHILOSOPHIE DE L’ECRAN (dans le monde de la caverne)/Valérie Charolles

 

Introduction

Notre monde est peuplé d’écrans et tous les ingrédients sont réunis  pour nourrir une lecture désabusée de la civilisation du simulacre qui se construit : la virtualité permet à l’économie d’asseoir sa domination de façon insidieuse, nous plaçant en situation de continuelle tentation par-rapport aux consommations qu’elle nous propose. Avec le cinéma, l’ordinateur, les réseaux, une part de plus en plus grande de notre rapport à la réalité passe par la représentation, virtuelle. Notre mode d’accès à la réalité a été reconfiguré, mais peut-être aussi la réalité elle-même.

 L’entrée dans l’ère du silicium recombine l’espace et le temps. La reconfiguration de la réalité qui en résulte repose sur des mécanismes d’écho et de miroitement. Ces mécanismes sont au cœur de la manière dont fonctionnent les médias, les réseaux, les places boursières. C’est  là un phénomène significatif à l’échelle de l’histoire des civilisations : il nous fait passer de l’univers infini à un système réfléchi. Les questions philosophiques y sont déplacées. L’avènement d’une civilisation d’écrans apparaît à ce point important qu’il remet en cause ce qui a pu être pensé avant en terme de régulation de la sphère marchande et de distinction entre espace public et espace privé.

En matière économique, les technologies numériques font évoluer le contenu de la sphère marchande et les frontières entre ce qui est marchand et ce qui ne l’est pas. Le pouvoir dont dispose la finance aujourd’hui peut ainsi être rapporté au fait qu’il s’agit du segment de l’économie où la dématérialisation a été poussée le plus loin. C’est une manière de lire la situation actuelle de l’économie et la crise dans laquelle elle est plongée.

De même, le consommateur est-il en un sens plus que jamais objet marchand, non sujet de l’échange marchand, dans la mesure où les entreprises achètent en quelque sorte leurs consommateurs au travers de la publicité et d’une apparence de gratuité sur Internet. On en vient alors à s’interroger sur des notions qui sont à la base de l’économie, en particulier celle de la propriété. Elle pourrait en effet se révéler assez inadaptée à ce que propose au fond l’économie numérique. En répondant à la question de savoir ce qui fait valeur dans une économie en réseau, on peut dessiner un autre futur possible, un futur dans lequel l’homme serait au cœur d’une sphère marchande qui laisserait libre un large espace non-marchand.

Dans ce qui n’est pas du ressort premier de l’économie, l’écran apporte des modifications profondes. Il en va ainsi en matière de capacités de surveiller des Etats et des entreprises. La frontière entre ce qui relève du public et du privé en devient incertaine, alors même que son existence était à la base de la protection des libertés individuelles. L’écran fournit l’ingrédient technologique d’une société totalitaire.

Mais dans un autre champ, celui de la médecine, l’écran permet des représentations nouvelles qui conduisent à revisiter des catégories  aussi premières que la vie et la mort : le commencement et la fin nous apparaissent désormais comme des processus et non des instants.

Dans un champ encore différent, celui du loisir, l’écran est celui par lequel le divertissement est procuré de façon massive : téléréalité et réseaux sociaux.

C’est une société assez différente que représente l’écran, une société dans laquelle forces et fragilités coexistent sous de nouvelles formes. La mise en place d’un nouveau rapport entre savoir et décision, fondé sur un certain héritage des Lumières et sur son dépassement doit être mis en place. La réalité que façonnent les écrans est une réalité fabriquée qui n’est plus essentiellement naturelle. Dans ces conditions, c’est notre rapport au savoir qu’il faut revoir pour tisser de nouvelles relations entre science et politique. Celui-ci passe par la remise en cause du déterminisme comme conception dominante du fonctionnement du monde. Si nous ne réformons pas notre conception de l’entendement, si nous n’inventons pas une nouvelle façon d’imbriquer action et connaissance, il ne nous restera plus de place pour la décision humaine dans la sphère rationnelle, ce qui ne peut avoir de conséquences positives pour le devenir de l’humanité.

1-La fabrication du réel

1-De loin si près, de près si loin : Si l’espace demeure une dimension importante de la représentation, avec les réseaux, il perd sous nos yeux son caractère absolu et à priori pour devenir une catégorie beaucoup plus fluide. La distance est alors abolie au sens propre, il n’est plus besoin de se déplacer physiquement, non seulement pour voir, mais pour rendre compte de ce qui se passe ailleurs, et même pour y participer. L’impression de distance physique est estompée, chacun pouvant de facto se sentir citoyen du monde tout en restant dans sa propre demeure. A contrario, le proche, celui qui n’est pas médiatisé, peut devenir l’oublié.

 La fluidification de l’espace qui en résulte est une véritable mise à mort de Kant et de la séparation étanche, en tous cas pure et sans mélange, qu’il établit entre les différents ordres de la raison. Le système kantien est largement lié à la physique newtonienne et il ne peut pas survivre, au moins tel quel, à la découverte de l’absence de fixité de nos repères spatio-temporels, de l’interrelation qu’il existe entre coordonnées dans le temps et coordonnées dans l’espace, et encore moins à l’indétermination qui peut exister pour la fixation de certaines de ces coordonnées. Mais il est encore plus profondément incompatible avec le projet commun des trois critiques, à savoir ordonner tout ce qui se produit, en l’occurrence dans trois ordres distincts avec pour chacun une forme de jugement spécifique associée : la raison pure pour la sphère des phénomènes, la raison pratique pour la sphère des idées et la faculté de juger pour le fonctionnement de l’art et de l’univers. L’édifice critique aboutit en conséquence à une sorte de mise à l’écart du monde de la vie : il néglige les faits qui résultent de l’interaction des choses naturelles et des comportements  humains.

Avec Kant, le partage entre, d’une part, le monde de la science, et, d’autre part, le monde de la morale est ainsi consommé, signifiant une rupture entre la pensée scientifique et la philosophie générale. Elle a abouti à une domination sans partage de la pensée scientifique dans le développement de la civilisation, pensée que des considérations éthiques ou morales n’avaient plus, et par principe, à entraver.

2-Le temps retrouvé : Tout comme pour l’espace, l’écran modifie la manière dont nous percevons le temps : raccourcissement du temps et concentration sur le temps de la catastrophe. Jusqu’à présent, l’écran a ainsi été massivement utilisé pour présenter une succession d’instants, avec une préférence marquée pour les moments dramatiques, dans une sorte de règne du mouvement, un mouvement sans profondeur : ce phénomène n’est qu’un épiphénomène et masque la texture même de la temporalité, imposant un continuel sentiment d’urgence. Mais les réseaux ne sont pas que raccourcissement au regard de la catégorie du temps. Ils sont aussi mise en mouvement de l’image. Cette modification est concomitante de celle que connaît notre représentation de l’univers. Au moment où les physiciens ont franchi la frontière de l’espace, le temps s’est invité dans leur discipline. L’univers a une histoire, ses dimensions ne sont pas éternelles et immuables : telles sont les conséquences qui ont été tirées du pouvoir explicatif de la théorie de la relativité et de la théorie quantique. La perte de substance de l’espace en tant que contrainte laisse ainsi le champ libre pour mettre en avant le temps comme donnée fondamentale de la représentation, nous rapprochant de certaines philosophies par lesquelles les choses et les faits sont avant tout changement et devenir. Cette  redécouverte du temps, ce chassé-croisé entre espace et temps comme catégorie fondamentale de notre représentation  est l’occasion d’un retour vers certaines sagesses ancestrales. Lao-Tseu fait de l’absence de fixité le caractère de la vie. C’est ce que l’on perçoit dans la manière dont l’écran opère : la nature multiple des transformations induites par ce mode de représentation. Celles-ci ne sont pas justes ou fausses par nature, bonnes ou mauvaises en elles-mêmes, mais portent des potentialités de différents types.

3-L’image : Entre 1895 et 1950, on aura appris d’abord à représenter sur des écrans une réalité préenregistrée pour des séances publiques, puis à diffuser sur des écrans installés au sein de l’espace privé des images pouvant rendre compte de ce qui se passe ailleurs. Dès lors, l’accès à la réalité se fait non plus essentiellement par le contact ou la représentation intellectuelle, mais par la médiation. L’image donne massivement corps à l’idée que la représentation, sous forme de reproduction sonore et visuelle est un moyen d’accès majeur au monde. La critique essentielle qui sera faite à cet univers de l’image est qu’il fournit une représentation non pas juste mais biaisée du monde. LA couverture de l’actualité en est la manifestation la plus évidente : elle privilégie les faits exceptionnels et négatifs. On franchit un pas quand la reproche qui est fait au monde des médias n’est plus de rendre compte de façon biaisée de la réalité mais de créer lui-même une forme de réalité factice.

4-De l’univers infini au système réfléchi : L’écran nous fait changer de référent : avec la télévision, l’informatique et les réseaux, nous passons de l’univers infini au système réfléchi. Ce n’est pas seulement le monde de l’économie ou du divertissement dont l’écran a modifié la forme. C’est aussi la manière dont nous nous représentons le monde et la manière dont il se construit. Sur le plan astronomique, nos capacités d’observation ont élargi les dimensions de l’univers et lui ont peut-être donné ses limites. Sur le plan physique, la représentation de la nature est celle d’un système dans lequel  les phénomènes se font écho. A l’échelle de la terre, les hommes ne sont plus seulement soumis aux lois de l’évolution, mais en sont les acteurs, s’étant mis en situation de dominer leur économie et d’orienter leurs conditions de reproduction. Dans le même temps, les activités humaines se sont organisées autour de réseaux de plus en plus denses qui interagissent les uns avec les autres. De plus en plus, ainsi, le fait de civilisation et la réalité dite naturelle se réfléchissent l’un l’autre. L’écran n’est donc pas tant le signe d’une illusion sur le monde de la vie que le témoin le plus évident de la fabrication du réel qui y est à l’œuvre. Une interrelation  se tisse entre le fait et sa représentation. A l’horizon du siècle, nous voyons se réduire ce qui reste de la réalité non transformée par l’humanité. A un  savoir-faire situé en fonction d’un problème spécifique répond une impuissance à gérer la complexité du système qui résulte de ces transformations successives du monde. Nous sommes loin de disposer du modèle scientifique qui nous permettrait de nous mesurer au type de réalité que nous connaissons désormais. De plus, tout se passe comme si le déplacement d’un savoir « objectif » sur la société n’avait pas d’effet sur notre perception « subjective » de la même société. Nous n’avons pas trouvé le moyen de faire dialoguer  les systèmes de la science et celui de l’éthique. Et pourtant, la transformation du monde de la vie rend cela encore plus nécessaire.

2-Le marchand et le non-marchand

1-Le consommateur, objet de convoitises : L’issue à la puissance boursière paraît évidente : reprendre pied dans l’économie nationale. Et pour ce faire, la voie qui semble s’imposer est de placer le consommateur au centre du processus économique. La dématérialisation des moyens de paiement s’est appuyée sur un système unifié de numérotation des comptes en banque, qui a permis d’automatiser les transferts de fonds sous forme de virement. En outre, à mesure que les réseaux se développent, apparaissent des offres de plus en plus souvent gratuites, déplaçant la frontière de ce qui est payant dans un mouvement qui ne peut que satisfaire les bourses des particuliers.

 La position du consommateur à l’ère du numérique n’est pas pour autant simple à qualifier. Le consommateur est l’objet de tentatives démultipliées. Internet est une immense galerie marchande que l’on peut emporter partout avec soi. L’acte de consommer change ainsi de registre : il ne suppose plus le déplacement. La consommation n’a plus de frontières spatiales ou temporelles. Sans son format dématérialisé, la galerie marchande se présente comme un immense jeu de miroirs dans lequel plus on a de clients, plus on a de chances d’en gagner. Plus on est demandé, plus on est visible.

 De plus, le consommateur est aussi objet marchand. Le commerce électronique déplace la frontière entre le marchand et le non-marchand, laissant un espace de plus en plus large à la logique commerciale. Cette évolution est d’autant plus insidieuse qu’elle est comme masquée par l’apparence de gratuité qui est celle des réseaux. Les sites marchands auprès desquels un consommateur a fait une acquisition bénéficieront de ses données personnelles, ce qui leur permettra de lui proposer dans le futur des achats conçus en fonction de ses besoins. La consommation gratuite pour le client final peut ainsi cacher un consommateur payant, dont les données personnelles sont achetées par les entreprises entre elles. Une forme d’économie virtuelle s’est mise en place : elle repose pour une part importante sur la valorisation du potentiel de visiteurs et de la manière dont ce potentiel pourra être utilisé pour ne pas dire manipulé, au sens où il fait l’objet de toutes les convoitises.

A mesure que les acteurs du spectacle deviennent des enjeux de plus en plus centraux du processus économique, ce dernier s’est structuré selon un mode qui fait de plus en plus clairement appel aux mécanismes du spectacle : la communication institutionnelle y occupe une place importante, la réputation y joue un rôle décisif. La dilution de l’acte de consommer sur l’ensemble de la vie porte en germe la tentation d’étendre le domaine de l’économie à tous les segments de la vie. La frontière entre le marchand et le non-marchand est de moins en moins distincte et nos sociétés n’en fonctionnent pas moins en donnant une valeur qu’à ce qui et marchand, car plus exactement chiffrable.

 La question devient d’une nature différente quand on propose de donner une valeur économique à des activités pour l’instant exclues de cette sphère, le travail domestique ou les loisirs par exemple. Valoriser ces activités est toujours possible, l’acte économique se diluant sur tout l’espace de la vie. Est-il cependant opportun de donner un prix à ce qui n’en a pas encore et d’accepter que seul le prix permette la reconnaissance ? Cette question n’est pas directement issue de la société de l’information et de la communication, mais elle est contemporaine de son développement et participe du même mouvement .C’est au moment où les frontières de l’acte marchand s’estompent que la question de la valorisation des activités non marchandes se pose. C’est aussi car les ordinateurs donnent concrètement la capacité d’effectuer de tels calculs que nous nous estimons en mesure d’y procéder sans tronquer la réalité. L’écran offre en cela une possibilité en trompe l’œil de donner une image plus réaliste de la vie : en trompe l’œil, car il ne fait alors que matérialiser la puissance acquise par le raisonnement de type économique dans tous les compartiments de la vie. Pour que la puissance numérique ne se résume pas à une accentuation de la logique de la force, c’est tout le disque dur de l’économie qu’il faut interroger, à commencer par la place à donner à la propriété.

2-Qu’est-ce que la propriété aujourd’hui ? D’un côté, le développement technologique s’est accompagné de la mise en avant d’une nouvelle forme de propriété : la propriété intellectuelle, et les droits associés dans le cadre le plus international possible. D’un autre côté, les réseaux ont initié des logiques de partage qui sont venues heurter de plein fouet les protections juridiques. De plus, avec les réseaux, la création collective non propriétaire devient possible à grande échelle, un type de production coopératif, non propriétaire et au résultat accessible gratuitement. Cette logique de création non propriétaire n’existe pas uniquement pour les contenus proposés sur les réseaux. C’est même sur un autre segment du monde numérique qu’elle s’est initiée et a trouvé jusqu’à présent sa forme la plus élaborée : celui des logiciels. Les autoroutes de l’information sont ouvertes à la circulation de tous les éléments sans distinction d’origine, de destination, de nature ou de forme. Il n’en demeure pas moins que ces infrastructures reposent sur une logique propriétaire. Les réseaux dessinent ainsi un espace vivant entre ceux qui se réclament du droit de propriété et ceux qui se revendiquent de la logique de bien commun.

Les Etats sont ambivalents à l’égard de ces évolutions qui remettent en cause bien des positions établies. Le système d’ensemble qu’il conviendrait de mettre en œuvre devrait garantir la coexistence de filières multiples, les unes gratuites, les autres payantes. Mais dans le cas des produits propriétaires, la question se pose de savoir quand elles doivent passer dans le domaine public, c’est-à-dire libre d’usage. La seule question qui est en définitive posée par les pratiques de téléchargement de fichiers sur internet est celle de savoir quelle est la juste rétribution d’un auteur à raison de ses créations. Les modèles payant et gratuit, propriétaire et libre de droits pourront-ils coexister durablement et pacifiquement ? Le rapport de forces entre ces différentes positions sera en tout cas déterminant pour savoir vers quel type de société nous allons évoluer. De ce rapport de forces découlera l’équilibre qui se tissera entre un espace partagé, un espace propriétaire et un espace neutre de circulation. La société est désormais un système interdépendant et non plus hiérarchique, l’échange organisé par les prix étant une phase qui ne va pas disparaître, mais dont l’extension pourrait se réduire. Les réseaux peuvent ainsi fournir une occasion de retrouver l’otium, le loisir, dans un sens non économique et de remettre la société du spectacle à sa place. La place laissée libre pour des échanges non propriétaires dans l’ère des réseaux modèle en partie le type de société dans lequel nous vivrons à l’avenir.

3-Le public et le privé

1-Naître et mourir : Des problèmes éthiques se posent dans des cas beaucoup plus nombreux et avec plus de précision. Jusqu’où repérer l’homme malade ? A partir de quand considérer que l’embryon que nous voyons est un être humain ? Que faire quand notre savoir rend certaine la perspective de la mort prochaine ? Nos outils technologiques ouvrent un éventail de décisions et de choix nouveaux. De plus, la fabrication de l’homme peut être dénoncée au travers des capacités ouvertes par le génie génétique. Dans un monde où il nous faut être conscients que la naturalité de l’homme relève de la fiction, les ruptures et les continuités entre l’homme, l’animal et la machine sont autant d’aiguillons pour préciser ce qui nous meut. Le fondement que l’on choisit pour l’éthique engage une conception du temps. Face à la tendance de l’Occident à orienter l’histoire autour d’une ligne, parfois brisée mais ascensionnelle, l’Orient propose une lecture différente du temps, celle du cycle et de l’éternel retour du même. L’idée de progrès lui est étrangère, montrant combien la vision linéaire et orientée de l’histoire est une vision culturelle, ancrée dans la tradition chrétienne. Nous mettons aujourd’hui plus volontiers l’accent sur les déplacements de l’histoire, sur ce que l’on appelle les changements de paradigmes. Il n’y a donc ni naturalité de l’homme qui donnerait son immédiateté à la morale, ni sens de l’histoire qui condamnerait par principe toute considération éthique sur les avancées de nos capacités. Il existe un processus de construction qui fait intervenir la science, la société et la politique sur des registres différents : la science pose des problèmes  nouveaux que la société assimile, le droit synthétisant des solutions au travers des processus de délibération politiques mises en œuvre. Face à des questions éthiques que nos capacités technologiques rendent plus précises et plus fréquentes, tout l’enjeu est de ne pas nous tromper de vision du droit.

2-Quels jardins cultiver ? A L’heure des réseaux qui permettent d’être à la fois retiré et présent au monde, la position de « cultiver son jardin » mérite attention. Cultiver son jardin, ce n’est pas rester sur son quant-à-soi, ni laisser sa vie en jachère, mais la faire fructifier. Le bonheur n’est pas le même à tous les moments de la vie. Mais il est des conditions nécessaires à son épanouissement. A cet égard, le monde que nous avons fabriqué sur nos écrans dresse devant nous deux obstacles majeurs : fixer l’horizon du politique au bon niveau, trouver un rapport adéquat avec le fonctionnement économique. La politique est désormais surtout aux prises avec des problèmes économiques. Cette vision suppose une réflexion sur le niveau auquel la politique peut intervenir avec succès dans le champ économique et une remise en perspective de nos besoins. La puissance numérique, celle de la publicité, des ordinateurs et des communications à distance, peut offrir l’occasion de s’extraire su système si nous mettons à profit les potentialités des réseaux, les conjuguons avec les préoccupations environnementales et construisons sur ces bases un nouveau rapport de forces dans le chapitre économique. Ne pas se contenter de raisonner par-rapport au chiffre moyen, ne pas se limiter à des raisonnements en pourcentages qui écrasent les inégalités de départ et déployer les statistiques sur le long terme seraient autant de moyens d’éviter de se livrer à une lecture simplificatrice et réductrice du monde. Dans le monde que nous avons fabriqué, il nous faut ainsi déployer notre pensée et notre action sur un espace plus large. Nous pourrions alors construire les formes et les lieux de pouvoir en fonction d’un nouveau soubassement. Une profonde réforme de la manière dont nous concevons le rapport entre savoir et décision est nécessaire.

4-Savoir et décider

1-Le possible et le nécessaire : L’espace de la vérité, vérité auto-référencée à un cadre, est étroit, étroitement lié à ce cadre. Un autre cadre normatif pourrait conduire à considérer d’autres faits comme des vérités. Il est normal que la science cherche à embrasser l’ensemble du réel dans un cadre si possible unique et cohérent avec ce réel. Cette quête est naturelle et a beaucoup fait progresser notre connaissance de l’univers. Mais il n’est pas si normal ni naturel que le cadre de référence choisi devienne lui-même une vérité unique et qui ne peut être mise en débat. Une telle philosophie de la connaissance pourrait nous permettre d’unifier les différents champs du savoir autour d’une vision peut-être étroite de la vérité, mais qui a dans le même temps la capacité d’accueillir une grande diversité de faits. Le problème qui se pose finalement est de savoir à quoi l’existence réfère dans un monde non pas de choses, mais de faits, dans le monde d’aujourd’hui où les évènements miroitent les uns par-rapport aux autres, en particulier sur nos écrans. L’existence se rapport-t-elle à une nécessité ou à ce que l’on pourrait appeler une simple possibilité existenciée ? Nous avons établi notre modèle scientifique sur une base de nécessité. Si nous voulons avoir prise sur le réel que nous avons construit, il nous faudrait développer un modèle scientifique sur une base de possibilité. Il est utile que le paradigme scientifique soit adapté, le risque étant sinon que de plus en plus de faits apparaissent comme irrationnels alors qu’ils ne sont que le signe d’une ouverture du réel. Se situer dans un système réfléchi et en ordonnancer certains aspects est un défi qui ne pourra être relevé, en particulier par la démocratie, que s’il s’accompagne au niveau philosophique d’un déplacement de notre conception de la vérité, de façon à pouvoir notamment accueillir la manière dont les faits se construisent sur nos écrans.

2-Temporalité et libre-arbitre : Comment enchâsser causalité et libre-arbitre ? La dissociation entre science et philosophie a laissé se développer dans la pensée philosophique un sentiment d’impuissance : la défaite du libre-arbitre face à la causalité scientifique est le fond tragique dont se nourrissent beaucoup de pensées qui se réclament de la philosophie. Dans l’histoire de la philosophie, la solution qui s’est imposée face à la difficulté de concilier causalité et libre-arbitre a été de séparer deux ordres de réalité, distinguant ainsi de façon de plus en plus nette ce qui relève de la causalité mécanique et ce qui ressortit au libre-arbitre dont est doté chaque homme. L’édifice kantien constitue une sorte d’apothéose de la distinction. Et si la solution était différente ? Un moyen de sortir de la difficulté majeure à laquelle fait face tout système philosophique émerge de ce qu’est la temporalité : à une échelle de temporalité très longue (le temps du cosmos), mais également très courte (celle des évènements moléculaires), le système de la nature obéit à des lois dont le mécanisme n’est pas totalement déterministe, ces lois ne sont pas mécaniques. Les lois de l’évolution naturelles manifestent au regard des êtres vivants cette idées qu’il existe une très grande régularité dans les phénomènes observés, traversée de façon non prévisible par des cas aberrants, cas aberrants qui peuvent dans certaines circonstances, elles-mêmes rares, s’imposer pour devenir la norme. Dans le monde des civilisations, les faits ne se présentent pas de manière très différente ; simplement, c’est à une échelle de temps beaucoup plus réduite que se produisent les bifurcations. L’intentionnalité, ou le libre-arbitre, est ce moyen qu’ont les êtres animés de provoquer ces bifurcations, de construire le monde autour. Tout ce qui est en jeu aujourd’hui dans le développement des écrans, signe par excellence de l’avancement de la civilisation, c’est que le règne de l’intentionnalité emporte désormais avec lui celui de la biologie et du cosmos, et du moins et à ce stade pour ce qui est de l’écosystème terrestre. Le monde de la vie est composé d’unités complexes, rétro-agissantes et libres. Les êtres biologiques se distinguent de ce qui ne relève pas de la vie par leur capacité à rétro-agir, c’est-à-dire à procéder à des apprentissages plus ou moins longs. Ces apprentissages sont distincts de ceux du troisième stade, le stade de la liberté, qui est justement la capacité à se départir de ses apprentissages (je pense, je suis).

3-Règles du jeu et mode d’emploi : Rien n’est définitif sous cette forme. Avant même d’être celui de l’intentionnalité, le monde de la vie est en effet celui du mélange, du hasard et de l’irréversible. Et, dans la succession d’équilibres ponctués qui marque les espèces, la mort est ce qui permet à la vie de progresser. Ce qui est intéressant, ce n’est donc pas tant que les choses soient ou ne soient pas ; c’est qu’elles soient en devenir. C’est là une manière de choisir entre deux réponses au problème d’identité : devient-on ce que l’on est ou est-on ce que l’on devient ?

 L’écran fait intervenir une temporalité nouvelle. Le processus de sédimentation s’emballe à mesure que se développe les mécanismes de réflexion assurés par les écrans. Désormais, l’intentionnalité joue un accélérateur temporel, ôtant toute rationalité à la croyance que l’on peut exclure ce qui est rare. L’écran en est souvent l’instrument. Cela signifie un changement d’ère profond dans la façon dont le monde se présente, ce qui ne peut rester sans incidence sur notre manière de penser. Nous avons aujourd’hui à faire masse de tous nos savoirs historiques et expérimentaux pour en déduire un cadre de pensée qui puisse nous redonner de la marge de manœuvre sur le monde. Le cadre doit être maintenant différent, empruntant plus au jazz et au développement de la répétition qu’il pratique et à la performance, art du mêlé qui pourrait se définir par le fait que ses frontières n’en sont pas. Le terme même d’intentionnalité  induit la notion de temporalité. L’intentionnalité, c’est organiser les problèmes dans le temps.

 En d’autres termes, la conscience est cette capacité à se projeter dès maintenant dans le futur en tenant compte  du passé, à traverser les différents registres de la temporalité. Plus précisément, la capacité humaine est celle de créer des modes d’emploi, des jeux de normes et donc des activités fonctionnant sur ce mode, cette création se faisant dans le temps. C’est cette activité de création de modes d’emploi que nous devons reconnaître, à laquelle notre modèle scientifique doit laisser une place. Autour de ces règles, l’intentionnalité organise une certaine stabilité dans ce qui n’en aurait sinon pas, domptant ainsi l’accélération du temps que son action provoque. En pratique, le développement de la civilisation se marque à l’édiction de normes de plus en plus explicites et de plus en plus volontairement choisies dans le domaine politique. Ces règles se caractérisent par des modes de régulation qui tentent de répondre à deux questions majeures : quelle est la plage de liberté qui demeure à l’intérieur de ces normes ? Quelle est la meilleure méthode pour les choisir ?

Le fait social est codifié par des lois. L’intérêt, la particularité en est, dans les sociétés développées, que la pratique sociale excède le fait codifié : la loi fixe simplement les frontières de l’acte social, laissant des marges d’action à l’intérieur de ces frontières. Les choses ne se présentent pas de façon très différente en économie. Les règles du jeu et modes d’emploi qui sont le propre de l’intentionnalité sont le lieu dans lequel nous pouvons intervenir pour desserrer la temporalité et trouver concrètement le moyen de combiner savoir et décision.

Epilogue

Avec l’image de la caverne, Platon nous montre comment le monde nous parvient, au travers de ce filtre qu’est la rétine, et désormais également par les écrans. Simplement, ce monde-là n’est pas une illusion, c’est bien le monde réel. Et il nous faut arrêter de concevoir notre savoir et nos actes en fonction de l’extérieur pur et lumineux qui lui est supposé. A défaut, plus se développera le système de réfléchissement, de réflexion, qui n’est rien d’autre que le signe du fait de civilisation, plus notre connaissance, entendue au sens étroit, nous fera perdre pied dans le monde de la vie.

 La science et la logique nous ont habitués à rendre compte de façon éthérée d’un monde solide. Il nous faut désormais nous donner les moyens de rendre compte de façon fluide d’un monde meuble. Nous avons fabriqué un monde. De cette transformation, l’écran est tout à la fois l’instrument d’observation et le vecteur. Le monde qui se construit sur nos écrans signe la fin de la naturalité. C’est un mélange de naturalité et de virtualité, une fabrication qui est désormais constitutif de la réalité. Il nous faut changer radicalement notre version de l’exactitude.

 Le 18e siècle nous a habitués à considérer le temps sous la forme d’une progression linéaire, avec pour conséquences que nous ne savons pas accueillir le nouveau : nous ne savons que lui donner le nom de crise. Le fait économique domine, organisé selon une logique non pas de marché, mais capitaliste. La puissance et la vitesse avec lesquelles les évolutions se propagent dans le système réfléchi qu’est désormais notre monde créent des tensions auxquelles nous ne savons que répondre par l’affirmation des préoccupations sécuritaires et l’effritement de la sphère privée. Si la virtualité donne une puissance nouvelle au système de domination dans lequel nous nous sommes enfermés, elle permet également d’imaginer les formes qui permettent de s’en abstraire. Les réseaux sont ce par quoi la société du spectacle a pris une dimension tentaculaire et la domination capitaliste une dimension inégalée. Les réseaux sont porteurs d’une forme de territorialisation de l’économie qui pourrait être très différente de celle sur laquelle s’est construite la mondialisation jusqu’à présent.

La virtualité est l’occasion d’imaginer un futur qui ne soit pas positif ou négatif mais qui soit autrement. Nous ne pourrons pas y parvenir avec nos anciennes manières de penser le monde, l’histoire et le savoir. Nous devons ainsi en finir avec l’idée que les faits élémentaires seraient indépendants les uns des autres et la causalité déterministe. Sur ces bases, on peut dévider une nouvelle conception de la rationalité scientifique, de la logique et du monde : elle ne repose pas sur un dualisme, mais sur une intrication des faits tels qu’ils sont toujours en relation, qu’ils ne se traduisent généralement pas par des formes stables, mais par des stabilisations transitoires auxquelles nous prenons le pli de donner le statut de vérité et qui évoluent de plus en plus vite. Cette nouvelle conception permet de former un volume dans lequel savoir et décision, raison et liberté, peuvent se combiner. Il nous faut pour cela accorder toute sa place à la temporalité, pour que le libre arbitre puisse avoir un effet sur le monde. Et voir que le monde est construit, c’est désigner l’angle à partir duquel nous pouvons modeler le monde et la temporalité dans laquelle nous pouvons y réussir.

 

 

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article